Iran : Crise du capital, ordre de la crise

Khelin prend position dans cet article qui lie à la fois une description objective des instabilités qui ont mené à la crise en Iran, mais aussi l’espoir d’une révolution prolétaire à travers une analyse marxiste des événements.

Presse BDE SciencePo-Droit
7 min ⋅ 31/01/2026

—Prise de position par Khelin

Des protestations économiques à un soulèvement national 

Les dernières semaines de décembre 2025 ont vu éclater en Iran un mouvement de protestation massif, déclenché par l’effondrement de la monnaie et la cherté de la vie. Le 28 décembre, des commerçants du Grand Bazar de Téhéran ont fermé boutique et manifesté après une chute record du rial, tombé à 1,4 million pour 1 $ US. Cette dévaluation, conséquence de la suppression du taux de change préférentiel pour la plupart des importations et de hausses de prix du carburant a fait exploser l’inflation (40 % en rythme annuel, +72 % sur les produits alimentaires). Très vite, la contestation s’est étendue à tout le pays : 31 provinces, plus de 200 villes et localités touchées. Les slogans ont dépassé l’économie pour viser le pouvoir en place, « Mort au dictateur ! » ou « Mort à Khamenei ! » ont retenti dans les rues. Fait inédit depuis la révolution de 1979, certains manifestants ont même scandé le nom de Reza Pahlavi, fils du chah renversé. Toutefois, cette tendance cohabite avec une hostilité profonde envers toute forme de tyrannie, ainsi, des étudiants criaient « Ni Shah ni Rahbar (guide suprême) », rappelant que leur rejet englobe chaque forme d’autoritarisme, présente ou future. 

Des mouvements avaient préparé le terrain de ce soulèvement. Il s’agit de la cinquième vague de protestations majeures depuis 2017. En décembre 2017, les « émeutes du pain » éclatent contre la vie chère ; en novembre 2019, c’est la révolte d’Aban 1398 contre la hausse soudaine des carburants, réprimée dans le sang ; en été 2021, la « révolte des assoiffés » partie du Khouzistan (pénurie d’eau) secoue le régime ; enfin en septembre 2022, le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » (#Jin Jiyan Azadî) consécutif à la mort de Mahsa Amini a ébranlé le pouvoir en mobilisant la jeunesse, les femmes et les minorités opprimées. À chaque fois, le régime a répondu par la répression sanglante. Les manifestants de janvier 2026 ont pleinement conscience de s’inscrire dans la continuité de ces luttes. Cette nouvelle vague de colère vise non seulement la pauvreté et la corruption, mais l’ensemble d’un système politique fragile qui a rendu la vie invivable pour la majorité, en particulier la classe laborieuse, les femmes et les minorités. 

Crise nationale, répression et ingérences impérialistes 

La situation s’explique aussi par le contexte géopolitique et économique. Quelques mois auparavant, en juin 2025, l’Iran a subi une guerre de 12 jours contre Israël, qui a lourdement endommagé ses infrastructures dans plusieurs villes. Cette confrontation directe s’est soldée par des bombardements sur Téhéran et la mort de hauts gradés iraniens. Si le régime des mollahs a survécu à cette épreuve, celle-ci a aggravé la crise : dès la fin de la guerre jusqu’à l’étincelle du Bazar de Téhéran, le rial a perdu 40 % de sa valeur. Dans la foulée, les États-Unis et l’UE ont resserré les sanctions visant le pétrole et les banques iraniennes, asséchant les devises et le budget de l’État. Le gouvernement iranien a répercuté le coût de cette crise sur la population (coupes budgétaires, fin de plusieurs subventions, politique d’austérité drastique). En décembre 2025, la suppression du dollar subventionné pour la majorité des importations et la réduction des quotas d’essence à prix réglementé ont servi de détonateur au soulèvement. En somme, la dévaluation brutale du rial apparaît comme un pillage organisé par l’État, dans le contexte d’une économie accablée par la guerre et les sanctions, permettant à l’oligarchie politico-militaire liée au Corps des Gardiens de la Révolution de s’enrichir en rapatriant ses devises au taux fort. Les prix s’envolent, les inégalités se creusent, et la colère sociale atteint le point d’ébullition. 

La réponse du régime de la République islamique a été fidèle à lui-même. Dès la première semaine de janvier, on déplorait déjà des centaines de tués ou blessés par les forces de sécurité, tandis que le gouvernement imposait un black-out d’Internet. Par la suite, la répression s’est intensifiée encore. Les chiffres exacts sont difficiles à vérifier, mais selon le collectif de défense des droits HRANA, on comptait au 18 janvier 2026 au moins 5 002 manifestants tués et plus de 26 000 arrestations. Ce bilan effarant est toutefois nié par le pouvoir. Officiellement, les autorités admettent environ 3 117 décès, mais elles prétendent que 2 427 de ces victimes seraient des « forces de sécurité et des civils » assassinés par des « groupes terroristes armés ». 

Parallèlement, Téhéran dénonce la main de l’étranger dans ces événements. Le Corps des Gardiens de la révolution a qualifié la contestation de « sédition organisée » orchestrée par les services secrets de 10 pays hostiles. D’après son communiqué du 23 janvier, plus de 700 éléments liés à des réseaux ennemis ont été interpellés, et des stocks d’armes saisis prouveraient la dimension armée du complot. Il est certain que les puissances impérialistes adverses de l’Iran cherchent à exploiter cette crise à leur avantage, même si l’ampleur exacte de leur influence est sujette à caution. Dès le début du soulèvement, Donald Trump a publiquement menacé le régime de représailles s’il continuait à « tirer violemment sur les manifestants pacifiques », promettant que les États-Unis « interviendraient pour sauver le peuple iranien ». Ce genre de déclarations belliqueuses, loin d’aider les protestataires, offre au régime des arguments pour sa propagande. 

En Israël, le gouvernement Netanyahou a opté pour la prudence. D’après la chaîne Kan 11, Tel-Aviv a fait savoir qu’elle ne souhaitait pas de nouvelle confrontation militaire avec l’Iran dans l’immédiat. La priorité israélienne serait de provoquer l’effondrement intérieur du régime iranien. Netanyahou aurait demandé à ses ministres de garder le silence sur les événements en Iran. Il n’en demeure pas moins que les médias israéliens, ainsi que certaines chaînes satellitaires en persan (soutenues par l’Arabie saoudite), cherchent à orienter la révolte iranienne vers un scénario favorable à leurs intérêts. En particulier, ils mettent en avant la figure de Reza Pahlavi, le prétendant au trône, comme leader de cette vague de protestations. La puissante chaîne Iran International, basée à Londres, est devenue la plateforme de propagande des sionistes et des monarchistes, recevant un financement annuel estimé à 250 millions de dollars de la part de proches des gouvernements saoudien et israélien. Grâce à ces relais médiatiques, le courant monarchiste-nationaliste diffuse un discours chauvin et anti-révolutionnaire : il prône une « révolution nationale » pilotée d’en haut, misant sur l’atomisation des individus en simples patriotes et sur l’avènement d’un « sauveur » autoritaire (le fils du Shah) aidé militairement de l’extérieur. Cette narrative réactionnaire tente de détourner la colère populaire vers un changement de régime superficiel, c’est-à-dire une transition contrôlée par une faction bourgeoise pro-occidentale sans remise en cause du système capitaliste.

« Ni chah ni mollah » : l’émergence d’une perspective prolétarienne révolutionnaire 

Malgré la dispersion et la clandestinité imposées par la dictature, la classe ouvrière iranienne refait surface. Ces dernières années, des grèves combatives se sont multipliées : ouvriers contractuels du pétrole à South Pars, ouvriers du sucre à Haft Tappeh, mineurs, enseignants, cheminots, infirmiers, etc., souvent brutalement réprimées mais jamais totalement étouffées. Dès les premiers jours de janvier 2026, plusieurs organisations de travailleurs et de gauche ont publié des déclarations pour soutenir le soulèvement tout en traçant une orientation de classe indépendante. Leur message commun est que ni l’aile « réformiste » du régime, ni l’opposition monarchiste soutenue par l’Occident ne peuvent apporter de vraie émancipation. Seule la lutte autonome du prolétariat, unissant tous les opprimés sous le drapeau du socialisme, peut ouvrir la voie à une révolution en profondeur. 

Un premier texte marquant émane des militants ouvriers du Kurdistan et d’Azerbaïdjan. Publié début janvier, il porte un titre explicite : « Un pas réfléchi vers l’horizon révolutionnaire, face aux projets de changement de régime sionistes et à l’agression impérialiste, pour défendre la classe ouvrière et l’avenir socialiste ». Ces militants commencent par analyser lucidement la situation : Le régime de Téhéran s’oppose à Washington tout en restant lui-même un rouage du système capitaliste global, et son conflit avec l’Occident n’a rien d’une lutte pour le socialisme. Les auteurs retracent les étapes de l’affrontement Iran/USA : la tentative de « libéralisation » sous Khatami (1997–2005), le « Mouvement Vert » de 2009 (tentative de changement de régime pilotée par la bourgeoisie pro-occidentale), les émeutes sans direction de 2017 et 2019, et enfin l’actuelle phase où les projets de subversion étrangère s’articulent à des pressions militaires pour provoquer l’effondrement structurel du pays. Cependant, ils soulignent dans le même souffle que la République islamique n’est nullement une alternative progressiste : de 1979 à nos jours, ce régime n’a cessé de reproduire les rapports capitalistes tout en usurpant le vocabulaire de la « justice ». Pris en étau entre ces deux pôles réactionnaires, l’impérialisme occidental d’un côté, le capitalisme théocratique de l’autre, « le prolétariat iranien, malgré la répression et la désorganisation, s’est remis en avant ». 

Ces militants ouvriers kurdo-azerbaïdjanais appellent à tracer des lignes de démarcation claires : « Contre le sionisme, le monarchisme et les projets impérialistes de changement de régime ; contre la République islamique, État capitaliste répressif ; contre les illusions de la démocratie libérale et du réformisme ; contre les soulèvements sans horizon ». En même temps, ils insistent sur la nécessité de relier les luttes éparpillées à une perspective commune. Ils exhortent les étudiants, intellectuels et déshérités à « sortir du jeu dualiste “axe de la Résistance” vs “impérialisme” : aucun de ces deux camps ne représente la libération. La libération n’est possible qu’au cœur de l’auto-organisation de la classe ouvrière et de l’horizon socialiste ». Leur conclusion est un vibrant plaidoyer pour un retour au communisme révolutionnaire et à l’organisation de parti : « Seulement en renouant avec le socialisme révolutionnaire, en nous organisant dans un parti, et en nous tenant fermement sur le terrain du conflit Travail/Capital, pouvons-nous transformer ces moments de crise en un nouvel horizon pour la révolution prolétarienne ». 

Dans la même veine, quatre organisations ouvrières et de retraités, dont le Syndicat des travailleurs de Haft Tappeh (canne à sucre) et le Comité pour la formation d’organisations syndicales indépendantes, ont publié un communiqué commun le 3 janvier 2026. Elles y expriment sans détour leur soutien aux

protestations légitimes des masses. Elles soulignent que plus le régime vieillit, plus « les travailleurs, enseignants, femmes, jeunes et minorités opprimées comprennent qu’ils n’auront ni tranquillité, ni bien-être social sous ce régime ». Ces organisations attribuent « la pauvreté absolue, l’hyperinflation et la cherté exorbitante » à la structure en crise du capitalisme en Iran. Le régime, fondé sur l’exploitation et l’oppression capitalistes, ne veut ni ne peut résoudre ces crises, au contraire, ses politiques aggravent la situation. Pour elles, toute tentative de réforme positive menace la survie même de ce pouvoir, qui ne connaît que la répression sanglante en réponse aux moindres revendications. 

En somme, ce soulèvement iranien de janvier 2026 montre deux voies antagoniques. D’une part, les puissances impérialistes et forces contre-révolutionnaires (monarchistes, nationalistes) tentent d’enfermer la révolte dans une alternative factice : changer de despote sans changer de système, substituer le drapeau du shah à celui des mollahs. D’autre part, au sein même de la société iranienne en ébullition, une conscience de classe s’affirme, fruit de décennies de luttes ouvrières et d’expériences sanglantes. Cette conscience s’exprime dans le mot d’ordre « Ni chah ni mollah », et plus positivement dans l’exigence d’indépendance de classe, d’unité populaire et de révolution. Les organisations révolutionnaires mettent en garde : aucune aide étrangère ni aucune fraction bourgeoise dissidente ne sauvera le peuple iranien. La seule voie vers la liberté passe par l’auto-émancipation du prolétariat, c’est-à-dire la prise en main de la lutte par les travailleurs eux-mêmes, soudés aux autres couches opprimées (femmes, minorités ethniques, jeunesse en précarité, etc.) sur un programme authentiquement communiste et internationaliste. 

La nécessité d’un Parti communiste mondial, non pas un parti électoraliste ou national, mais un pôle de coordination et de clarification révolutionnaire, se fait sentir. Il s’agit de doter les masses en lutte d’une boussole politique, d’un programme clair : abolition du salariat et de la propriété capitaliste, gestion collective de l’économie par les conseils ouvriers, égalité totale et liberté pour toutes les composantes de la société, fin des oppressions de genre et de nationalité, et fraternité avec les prolétaires du monde entier contre toutes les bourgeoisies. Comme le disait Lénine en 1917, l’appareil existe déjà pour remplacer l’ancien pouvoir : ce sont les Soviets, les conseils ouvriers et populaires. En Iran, malgré la terreur d’État, de tels embryons d’organisation indépendante ont émergé. La tâche des communistes internationalistes est de contribuer à les renforcer, à leur donner une perspective globale et à combattre toutes les illusions (illusions parlementaires, illusions nationalistes ou religieuses) qui pourraient entraver la révolution. 

Le soulèvement de janvier 2026 confirme en tout cas que le peuple iranien ne veut plus survivre sous le joug actuel. Le cri « Femme, Vie, Liberté » résonne à nouveau, enrichi désormais de revendications sociales plus larges « Du pain, du travail, la liberté ». Il appartient à la classe ouvrière, en Iran comme ailleurs, de prendre la tête de ce mouvement et de le radicaliser jusqu’au bout. Cela signifie transformer une révolte spontanée en une révolution consciente, orientée non vers un simple changement de régime bourgeois, mais vers la destruction de l’État bourgeois lui-même et l’instauration du pouvoir des travailleurs. Nous saluons le courage des ouvriers et des jeunes iraniens qui brandissent aujourd’hui leur propre drapeau de classe. Ce drapeau rouge, s’il trouve écho internationalement, peut devenir le linceul non seulement du régime islamique mais de toutes les dominations. Plus que jamais, l’alternative posée est claire : « Mort au dictateur… ou mort au capitalisme ». Seule la deuxième option permettra de réaliser la promesse contenue dans la lutte héroïque du prolétariat iranien : l’avènement d’une république universelle des conseils ouvriers, ouvrant l’ère du communisme international.



Presse BDE SciencePo-Droit

Par Pôle Presse Lyon 2

À propos de l’auteur de Presse BDE SciencePo-Droit …

Étudiants en licences de droit et science politique, Nina Ravasseau et Rami Ghozlane ont joint leurs efforts pour superviser et encadrer la création et le développement de ce journal. Cependant, celui-ci n’aurait jamais pu prendre vie sans la participation de son pôle communication composé de Clélia Salez et Ines Benachour. De plus, le travail des journalistes est le cœur qui continue de faire vivre l’association au sein de l’université.

Les derniers articles publiés