Sorti depuis peu en salle, Hamnet peut prétendre gros pour les oscars. L’arrivée de ce film est l’occasion parfaite de produire une analyse critique, mais aussi de dépoussiérer du fond des bibliothèques le chef-d'œuvre de Shakespeare qu’est Hamlet.
— Par Nils Vidal Truchon.
Le spectateur se retrouve plongé dans l’Angleterre rurale du XVIᵉ siècle, à l’époque où Shakespeare n’est qu’un simple précepteur de latin. Mais derrière sa rencontre avec Agnès et leur union mise en scène dans une première partie du film, se cache une profondeur dramatique marquée par la mort de leur fils Hamnet. Le film explore la vie de William Shakespeare, les moments de vie tout comme ceux de malheur. Le nom du film donne une clef de lecture de l'œuvre : c’est par le fils “Hamnet” que s’oriente l’axe d’interprétation. Le point de rupture étant sa mort, étape qui fait basculer le drame dans une tout autre dimension. Le couple Shakespeare fait face au deuil. De ce deuil en jaillit une ode intemporelle à son fils : le chef-d'œuvre qu’est Hamlet. Cette tragédie reste à mon sens le paroxysme de l’expression du talent de Shakespeare, qui mêle, au travers l’histoire du Prince Hamlet, une tragédie parfois comique, mais portant toujours dans son essence une gravité tragique.
Hamlet est à coup sûr le chef-d'œuvre de Shakespeare. Jusqu’au bout, le suspens est maintenu. On sait le dénouement d’une tragédie par avance : la mort. Mais jusqu’au dernier acte, on est loin d’entrevoir le dénouement final. Ce qui fait avant tout la force de cette œuvre, c’est sa capacité à manier différents registres, tout en gardant celui du tragique. Shakespeare est un maître dans son art : on ne peut sortir que déchiré par la lecture de la pièce.
Hamlet est une pièce éponyme, donc centrée sur Hamlet, le prince du Danemark, suite à la mort de son père. Son oncle règne sur le royaume du Danemark en s'étant allié par alliance à sa mère, suite à la mort de son père. Mais lors d’une soirée, le fantôme de son père, le feu roi, vient chercher son fils afin de lui révéler les circonstances de sa mort, c’est en réalité son frère qui l’a assassiné. Du premier acte qui pose l’intrigue en découle toute la pièce. Hamlet doit découvrir la vérité, au même rythme que le lecteur, qui questionne l’arrivée de cet esprit : est-il bon ou mauvais ? Dans le cas de la véracité de ses propos, Hamlet devra aussi prouver les méfaits de son oncle. Bref, on comprend assez rapidement que le chemin de Hamlet semble rempli d'embûches et que ce n’est qu'en plaidant la folie qu’il peut percer ce secret à jour, sans pour autant éveiller les soupçons du roi. Mais cette mise en abyme: un personnage qui joue un personnage, porte sur elle un fragile équilibre et un questionnement perpétuel du lecteur. Devra-t-il renoncer à tout dans ce monde, est-il prêt à prononcer des mots et des actes qu’il regrettera, ne risque-t-il pas de se perdre lui-même et de devenir prisonnier de son propre jeu ?
Hamlet devra tout faire afin de permettre de révéler les mensonges de son oncle : renoncer à son amour pour Ophélie, trahir ses amis manipulés par le roi, tuer des amis… Hamlet est seul, ou du moins il n’a que son fidèle Horatio pour l’aider.
De son expérience personnelle du deuil, on y retrouve de nombreuses réflexions : celle sur la mort lors de l’ouverture de l’acte V où a lieu la mise en terre de sa bien-aimée ou bien sur le redoutable “être ou ne pas être” de l’acte II.
Hamlet se trouve seul avant l'arrivée de sa bien-aimée, manipuler par le roi qui est caché derrière une tapisserie. En effet, ce dernier cherche à élucider le mystère de la folie de Hamlet. Hamlet entame un monologue tranchant sur la mort et la vie. Il part du même principe que Camus, il se pose donc au fond la même question : la vie vaut-elle la peine d’être vécue et si oui, dans quel but ? Ici le personnage est tiraillé entre la volonté de ne jamais dévoiler le secret qui le tourmente et la volonté de venger son père en tuant un homme. Il pose le dilemme par ces mots :
Mourir, dormir
Au fond, Hamlet se questionne profondément sur ses actes futurs, doit-il tuer son oncle ou bien être rongé par le secret ? Le prince est rongé par l’envie de tuer l’assassin de son père, mais la peur d’un jugement dans un autre monde modère ses actes et réfrène son envie. Il se veut prudent face à un potentiel monde qu’il ne connaît pas.
Comment ne pas être touché par le drame qui s’agite devant les yeux du spectateur. Tout y est pour faire monter les larmes aux yeux du spectateur. La musique accompagne les scènes dans une harmonie certaine plongeant la scène finale dans une communion générale autour du jeu d’acteur et de l’hymne intemporel “On the Nature of Daylight” de Max Richter.
Le jeu d’acteur est maîtrisé, joué avec une justesse époustouflante. On est à la fois saisi par leur déchirement qu’émerveillé par leur bonheur. De plus, la venue d’éléments particuliers pour les lecteurs de Shakespeare retiennent l’attention du public et démontrent un aboutissement certain du film.
La forêt est le lieu de rencontre du couple. C’est une forêt mystique pour le spectateur, elle reste tout le long du film un élément central et structurel dans l’équilibre d’Agnès et de la famille. Et c’est probablement de cette forêt d’où provient l’inspiration du cadre de songe d’une nuit d’été. De plus, cet élément est remarquablement maîtrisé, puisqu’il est réutilisé comme décor lors de la pièce de Shakespeare. Bien que le fond ne soit pas raccord avec la pièce qui se passe durant l’acte final dans un château, on entend parfaitement l’idée qui en émane et qui donne au film une profondeur inattendue. C’est un choix assumé qui est très bien amené et qui se révèle juste dans le cadre du film.
Le spectre du roi défunt prend tout son sens quand on connaît la vie de Shakespeare : dès l’acte I, il cherche à s’adresser une ultime fois à son fils dans un adieu qu’il n’a jamais pu réaliser de son vivant. Ainsi, comment les lecteurs assidus ne peuvent-ils pas être touchés par la ressemblance entre les déguisements de sorcières des trois enfants lors d'une des scènes du film et Macbeth ? Bref, il est facile de faire l’éloge de ce film, aux multiples qualités cinématographiques et artistiques. Mais derrière ce remarquable film, il faut à mon sens remarquer deux faiblesses qui ne l'amènent pas au niveau souhaité.
Dès le commencement de l'œuvre, est cité le mythe d’Orphée aux enfers. Orphée vient chercher dans les enfers Eurydice, la femme qu’il aima profondément et qui mourut prématurément. Charmant Hadès de sa lyre, il arrive à l’accord suivant : il peut remonter dans le monde des hommes avec Eurydice seulement s'il ne se retourne pas. Hélas, il se retourne. Lors de la mort d’Hamnet, qui divague dans un monde parallèle puisqu’en proie à une fièvre extrême, le lien aurait dû être fait explicitement : sa mère dans ses spasmes vient le chercher, mais se retournant inquiète de l’état de son fils, elle le perd. Si les réalisateurs avaient fait ce choix artistique, la venue du mythe aurait été la bienvenue et le lien entre les deux aurait été explicite. Mais ici la venue du mythe ne vient illustrer aucun propos. Il aurait été intéressant lors de l’agonie de Hamlet de faire plonger le spectateur dans sa transe.
Ce qui est à mon sens la plus grande erreur artistique est l’effacement d'Horatio dans la résolution du film. En effet, ce dernier se conclut sur la mort de Hamlet lors de la représentation de la pièce, mais Horatio n'apparaît pas pour conclure. C’est une grande erreur. Certes, l’arrivée de Fortimbas peut être omise, car ce dernier n’est pas mentionné durant le film, mais Horatio ne doit en aucun cas être enlevé à la fin. Ici le choix artistique est mauvais et dénature l'œuvre de Shakespeare en le privant du message final de son œuvre. Si Chloé Zao ne voulait pas faire intervenir Horatio, alors il ne fallait pas lui donner de répliques dans le film. Or le choix de la réalisatrice a été de le faire, mais hélas en lui supprimant la réplique la plus magnifique. Le film finit donc par un message transfiguré par ce choix-là, il fallait soit transmettre le message de Shakespeare au travers d’Horatio soit changer complètement cette scène et ne pas conclure le film de cette manière-là.
Horatio lors de la dernière scène de la pièce est désespéré face à la mort de son ami et souhaite se suicider, mais les mots glissés par Hamlet résonnent comme un appel à la vie avant tout :
Prive-toi un moment des joies du Ciel,
Et respire à regret dans cet âpre monde
Pour dire ce que je fus
Au final, cette réplique de Hamlet fait résonner comme une symphonie éclatante un message universel à Horatio, mais aussi au monde. Lui qui veut mourir face aux malheurs du monde, il doit vivre, afin que nul n’oublie le drame de Hamlet. La fin de la pièce n’est pas juste une réconciliation avec la mort de son père, mais un cri porté au monde, un cri qui pousse à la vie et qui retentit au plus profond du lecteur.