De la crise interne aux tensions mondiales : le Venezuela, un pays au cœur des enjeux du XXIᵉ siècle.

D'une crise interne à une crise internationale, le Venezuela devient le théâtre des ambitions politiques et matérielles de ses propres dirigeants mais aussi de ses voisins américains.

Presse BDE SciencePo-Droit
7 min ⋅ 24/01/2026

— Louis Wolf

Les Faits :

Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les États-Unis lancent un assaut sur Caracas, la capitale du Venezuela et capturent le chef d’état Nicolás Maduro ainsi que son épouse Cilia Flores pour ensuite les transférer à New York afin qu’ils répondent aux accusations de narco-terrorisme soutenues par l’administrations américaine.  Cette opération aurait donc mobilisé plus de 150 aéronefs militaires, dont des drones, des avions de chasse et des bombardiers, ayant décollé de vingt bases et navires militaires différents selon l’état-major américain. 

Le 7 janvier Maduro comparaissait pour la première fois devant un tribunal américain. À cette occasion il a plaidé non coupable à l’ensemble des chefs d’accusation qui lui sont reprochés tout en affirmant qu’il était toujours «le président du Venezuela» . Sa prochaine audience aura lieu le 17 mars et il est pour le moment toujours en prison au Metropolitan Detention Center de Brooklyn à New York. À la suite de cet évènement on a pu voir dans le monde entier des milliers de vénézuéliens expatriés célébrer vigoureusement la chute du dictateur au pouvoir depuis 2013. 

Cependant, même si Nicolás Maduro n’est plus au pouvoir, le régime répressif vénézuélien reste pour l’instant en place. Delcy Rodriguez, qui était vice-présidente sous Maduro, a été nommée présidente par intérim après la capture de ce dernier et a prêté serment devant l’Assemblée nationale et l’armée vénézuélienne.

Depuis, elle a entamé des discussions avec Washington pour tenter de rétablir les relations diplomatiques entre les deux pays évoquant par exemple la possibilité de rouvrir les ambassades. Mais la légitimité de la nouvelle présidente est vivement contestée, tant à l’échelle locale qu’internationale. Beaucoup de critiques soulignent qu’elle n’a pas été élue directement par le peuple et qu’elle a été une proche collaboratrice de Maduro, dont elle a défendu les politiques pendant des années.

Au Venezuela, des milices armées - notamment des colectivos pro-gouvernementaux - circulent dans les rues, installent des barrages, fouillent et contrôlent des véhicules et des personnes à la recherche de signes de soutien aux actions américaines, ce qui entretient un climat d’intimidation pour les civils. 

De son côté le président américain a réuni à la maison blanche le 9 janvier les grandes compagnies pétrolières du pays  afin de les exhorter à s’installer massivement au Venezuela en leur garantissant « une sécurité totale ». Il a également affirmé qu’elles n’auraient en aucun cas à traiter avec les dirigeants vénézuéliens. 

Cette position reste toutefois à nuancer car les tensions ne sont pas encore apaisées. Antonio Garcia, le commandant de l’Armée de libération nationale (ELN), l’un des plus importants groupes armés de Colombie, a assuré, jeudi 15 janvier à l’AFP qu’une union entre son groupe et plusieurs guérillas vénézuéliennes était tout à fait envisageable afin de repousser toute action militaire dans le pays sud-américains. Ces organisations constituent en effet des cibles prioritaires des autorités américaines, qui durcissent considérablement depuis plusieurs mois la lutte contre le narcotrafic. Donald Trump ayant même déclaré en novembre 2025 « Nous allons simplement tuer les gens qui amènent la drogue dans notre pays. »

La situation demeure donc extrêmement tendue et incertaine, et pourrait évoluer rapidement au cours des mois qui vont suivre. 

Cependant, afin de saisir pleinement les enjeux de la situation actuelle, il est pertinent de revenir sur l’évolution politique, économique et sociale du Venezuela au cours des dernières années afin de comprendre les racines de cette crise. Nous tenterons aussi d’analyser les conséquences potentielles que celle-ci pourrait avoir à l’échelle globale. 

Quelques chiffres clés pour commencer : 

Le Venezuela possède les plus grandes réserves brutes de pétrole au monde avec plus de 300 Mrd de Barils selon l’OPEP. Pourtant, la production vénézuélienne a connu un effondrement spectaculaire. Elle est passée de plus de 3 millions de barils par jours dans les années 1990 à moins d’un million de barils par jours fin 2025. Cette chute s’explique par les sanctions américaines, le manque d’investissement de la compagnie nationale Petróleos de Venezuela (PDVSA), la vétusté des infrastructures et le coût élevé de l’extraction d’un pétrole majoritairement lourd. Parallèlement à cela, une enquête nationale sur les conditions de vie menée en 2021 par l’Université Catholique Andres Bello estimait que 94,5% des foyers du pays vivait sous le seuil de pauvreté de 1,9 dollars par jour. 

En outre, selon l’ONG Transparency International qui publie chaque année un indice de perception de la corruption, le Venezuela était en 2024 le troisième pays le plus corrompu du monde derrière le Soudan du Sud et la Somalie.  

Le Venezuela de Maduro : 

En avril 2013, Nicolas Maduro est élu président et prend la suite d’Hugo Chavez à la tête du pays. Toutefois, à peine deux ans après le début de son mandat, il doit faire face à une crise économique interne sans précédent, qui le place rapidement dans une situation politique et sociale extrêmement délicate. 

Les causes de la crise sont multiples mais les principales sont les suivantes : une augmentation importante de l’offre mondiale de pétrole à partir de 2014-2015, notamment liée à la montée en puissance de la production de pétrole de schiste américain, ainsi qu’un ralentissement significatif de l’économie de nombreux pays émergents comme la Chine et le Brésil, entrainant une baisse de la demande. Dans le même temps, les pays de L’OPEP décident à ce moment-là de maintenir leurs niveaux de production, malgré la chute des prix, afin de garder leurs parts de marché et d’exercer une pression sur les compagnies nord-américaines. Le Venezuela, pris malgré-lui dans ces luttes économiques, n'a pas à ce moment-là une économie assez diversifiée pour faire face à la perte de ses revenus liés au pétrole.  

Par ailleurs, la corruption systémique qui gangrène l’ensemble des secteurs de la société a permis de s’assurer que le peu d’argent subsistant dans le pays demeure entre les mains d’une petite élite économique proche du régime, elle-même férocement protégé par l’armée, laquelle est en grande partie financée par cet argent détourné.  

À cause de l’hyperinflation le pays connait rapidement une montée en flèche des produits de première nécessité, des pénuries de médicaments ainsi que des coupures fréquentes d’électricité et d’eau, affectant profondément la vie quotidienne des Vénézuéliens. 

La situation sociale est de plus en plus tendue et la contestation populaire gronde. Entre 2014 et 2017 de nombreuses grandes manifestations ont lieu à travers le pays comme celle du 20 mai 2017 qui rassemblait 200 000 personnes. 

En réponse à cela, Nicolas Maduro choisi la voie de la répression. Les forces de sécurité et les groupes armés pro-gouvernementaux répriment violemment les manifestations, avec des tirs à balles réelles, des arrestations arbitraires et des allégations de tortures rapportés par plusieurs ONG comme Human Watch Right et Amnesty International. En 2015, une nouvelle résolution du ministère de la défense n’excluait pas la possibilité d’avoir recours à la force létale lors des rassemblements.  Parallèlement, des médias indépendants sont censurés ou intimidés et des dirigeants politiques font l’objet de poursuites judiciaires jugées politiquement motivées par des observateurs internationaux.

En décembre 2025, Le journaliste Miguel Henrique Otero dans le quotidien vénézuélien d’opposition « El Nacional » mentionnait  les narco-guérillas tolérées par Maduro tels qu’elles: « s’emparent de logements et d’exploitations, déplacent des communautés entières de leurs environnements et de leurs propriétés, prennent le contrôle de certaines activités économiques fondamentales comme la distribution et la vente de carburants, d’eau et d’aliments […] établissent des centres de prostitution et de repos pour les narco guérilleros ». 

Ce témoignage vient s’ajouter à une multitude de rapports et d’analyses dénonçant depuis des années des violations systémiques des droits humains sous le régime de Maduro, qui, pour une part importante de la population et des observateurs internationaux, ne laissera derrière lui aucun héritage positif à regretter, tant les souffrances infligées ont été profondes et durables. 

Et les USA dans tout ça ?

  • La victoire de Maduro aux présidentielles n’a jamais été reconnue par l’opposition mais aussi les Etats-Unis qui font passer en 2014 le « Venezuela Defense of Human Rights and Civil Society Act », une loi permettant de prendre des mesures unilatérales coercitives contre le pays dans les domaines économiques et financiers.

  • Depuis janvier 2019 les Etats-Unis imposent des sanctions à la société publique de pétrole et de gaz vénézuélienne (PDVSA) qui l’empêchent d’être payée pour ses exportations de pétrole aux États-Unis et gèlent 7 milliards de dollars d’actifs américains aggravant ainsi la crise déjà en place depuis 2014. 

  • Le 23 janvier 2019 le président de l’Assemblée nationale Juan Guaidó, soutenu par les USA et une cinquantaine d’autres pays (Brésil, Canada, Colombie, UE …), s’autoproclame président de la République par intérim au cours d’une grande manifestation organisée à Caracas par l’opposition au régime. Dès lors, le pays se retrouve dirigé par deux présidents, bien que Guaidó n’ait en réalité jamais exercé de pouvoir effectif sur le terrain. Cependant après sa tentative infructueuse de former un soulèvement militaire en avril 2019 et face à l’incapacité de renverser Maduro, Guaidó a progressivement perdu en crédibilité, et la coalition d’opposition a fini par décider de mettre fin au gouvernement par intérim le 5 janvier 2023

  • Depuis mars 2020 le président vénézuélien est poursuivi par le département de la justice américaine pour « narcoterrorisme » avec une prime à la clé de 15 Millions de dollars. Concrètement, on lui reproche d’avoir dirigé personnellement un groupe mafieux, le « cartel des soleil », responsable de l’expédition de milliers de tonnes de drogue vers les USA. Le Procureur New-Yorkais Geoffrey Berman explique également en 2020 que « Maduro et les autres accusés avaient expressément l’intention d’inonder les Etats-Unis de cocaïne afin de nuire à la santé et au bien-être de la nation ». 

  • En juillet 2025 Donald Trump Ordonne au Pentagone d’utiliser la force armée contre les cartels de drogue ce qui justifie à la fin du mois d’aout le déploiement d’au moins huit navires de guerre américains dans les caraïbes qui sont rejoints par la suite par des portes avions et des destroyers. 

  • Les tensions atteignent leur paroxysme le 10 décembre 2025. À la suite de l’interception du pétrolier vénézuélien Skipper, accusé de livraisons de pétrole illicite dans les Caraïbes. Les États-Unis imposent un blocus maritime « total » contre les pétroliers du Venezuela renforçant l’étau autours du pays et laissant présager l’escalade à venir, avec des interrogations persistantes sur la base juridique et politiques de telles actions. 

Quel impact sur le plan géopolitique ? 

Les conséquences internationales de l’attaque américaine sont très nombreuses et pour de nombreux observateur c’est une nouvelle phase de l’impérialisme qui commence.

Il est d’abord bon de rappeler que l’attaque des États-Unis est, au regard du droit international,  parfaitement illégale. En effet, l’article 2 de la Charte des Nations Unies interdit formellement à ses signataire "de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État".  Pour être considérée comme légale, toute intervention doit être validée par le Conseil de sécurité de l'ONU ou être un acte d'autodéfense.

L’hebdomadaire britannique The Economist titrait à la une de son édition du 10 janvier The Donroe Delusion qui reprend un jeu de mot très en vogue pour désigner la réinterprétation trumpienne de la fameuse doctrine Monroe qui prétendait faire des Amériques la chasse gardée des Etats-Unis. Selon le quotidien cette intervention illustre un « changement de paradigme » : Washington n’invoque plus les principes de démocratie et des droits humains pour justifier son intervention, il agit ici au nom d’un discours cru et matérialiste visant explicitement les matières premières vénézuéliennes. 

La défense de la démocratie n’a jamais été une priorité de l’actuel président des États-Unis. Pour le juriste Rodrigo Uprimny, chercheur principal et ancien directeur de l’ONG colombienne Dejusticia, la Maison-Blanche “veut installer au Venezuela un gouvernement qui sécurise les intérêts géopolitiques des États-Unis”. Autrement dit, un gouvernement qui exerce son pouvoir uniquement selon les volontés de Trump, indépendamment du caractère démocratique ou dictatorial de ce gouvernement.

 Aujourd’hui, Trump accepte d’avoir pour interlocuteur le régime autoritaire hérité de Maduro. Il se fiche que cette “normalisation” ou les promesses d’un prétendu bien-être économique profitent à ceux qui ont assassiné, violé, opprimé et spolié les Vénézuéliens. 

La député américaine Majorie Taylor Greene -pourtant l’une des plus ancienne soutient de Donald Trump- rappelait d’ailleurs il y’a quelques jours sur l’émission The View que la narrative autours de la lutte contre les narcotrafiquants ne tenait pas la route, arguant que le Venezuela n’est pas un producteur majeur de drogue comparé à d’autres pays comme la Colombie ou le Mexique et qu’il sert surtout de pays de transit. 

La cohérence du discours est d’autant plus fragile que Donald Trump a gracié début décembre 2025 Juan Orlando Hernández, ancien président hondurien condamné aux États-Unis à quarante-cinq ans de prison pour narcotrafic…

Les États-Unis, ont au Venezuela des intérêts stratégiques et géopolitiques tels qu’énoncés dans la National Security Strategy publiée en novembre 2025. Ils entendent notamment réaffirmer leur primauté sur «l’hémisphère occidental», faisant de cette région un axe central de leur politique étrangère mais également faire main basse sur le pétrole et les terres rares, ressources indispensables dans la course à l’indépendance technologique. 

Cette vaste opération constitue un pas de plus vers la reconfiguration géopolitique du monde en sphère d’influence, où le contrôle des ressources et des routes commerciales prime souvent sur les principes démocratiques ou juridiques. On comprend mieux pourquoi selon le secrétaire général des nations unies Antonio Guterres cette opération risque ainsi de constituer un « dangereux précédent »

Si la puissance dominante peut intervenir militairement pour défendre ses intérêts stratégiques en Amérique latine, qu’est ce qui empêche d’autres grandes puissances de recourir à la force pour protéger les leurs ? Si la Russie attaque l’Ukraine pour assurer sa propre sécurité ou que la Chine envahit Taïwan pour ses intérêts stratégiques qu’est ce qui les distinguent des agissements de Washington ?

Presse BDE SciencePo-Droit

Par Pôle Presse Lyon 2

À propos de l’auteur de Presse BDE SciencePo-Droit …

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