Crise représentative et démocratique : « Bloquons tout » secoue la rentrée scolaire et sociale.

Cette rentrée scolaire est marquée par de nouveaux mouvements de contestations du système représentatif français. Nous tentons de vous expliquer l'organisation de ces mouvements et l'origine de ce fossé qui se crée entre "la rue" et les corps de représentation.

Presse BDE SciencePo-Droit
5 min ⋅ 03/10/2025

De Nina Ravasseau.

Une rue sans vie n’est pas une rue

En ce mois de septembre 2025, la rue française a de nouveau connu une mobilisation d’ampleur contre le pouvoir. Deux journées de grève et de manifestations ont eu lieu les 10 et 18 septembre. D’abord en réaction au projet du budget 2026 présenté par l’ancien Premier ministre, François Bayrou qui a engagé la responsabilité du gouvernement conformément à l’article 49, alinéa 1er de la Constitution. Puis, le 18 septembre, la rue s’est à nouveau mobilisée contre le choix de nommer Sébastien Lecornu comme premier ministre et les choix budgétaires qui ont suivi sa nomination.  Ce mouvement, largement relayé par les réseaux sociaux sous le mot d’ordre « Bloquons tout » laisse entendre un sentiment amer, d’injustice et de colère chez les français.es. 

D’après le ministère de l’Intérieur, les chiffres de la mobilisation sont estimés à 197 000 personnes le 10 septembre et plus de 506 000 manifestants le 18 septembre, dont environ 55 000 à Paris et « près d’un enseignant sur six était en grève, dans les premier et second degré ».  La CGT, elle, en déclare plus d’un million.  Sur les pancartes des manifestants, le message est clair : le besoin d’un changement de cap politique.

Des réseaux sociaux à la rue : la naissance d’une mobilisation politique sans unité partisane. 

L’appel à « tout bloquer » vise les gares, les axes routiers, les zones industrielles… Il s’agit de temporairement bloquer le système économique, comme lors des grèves générales, à l’époque, impulsées par la CGT. L’appel à la mobilisation n’a pas manqué de faire réagir les différentes organisations et institutions politiques. À la suite, les divers partis de gauche déclarent soutenir le mouvement et revendiquent une hausse du pouvoir d’achat et un renouveau économique, tandis que le RN, lui, a exprimé ne pas s’y associer. 

D’une part, du côté des manifestants, on trouve un profil sociologique spécifique. Bien qu’il soit tôt pour s’appuyer sur des enquêtes précises et approfondies, Antoine Bristtielle, chercheur à la Fondation Jean-Jaurès, dresse un premier portrait robot. Les manifestants sont pour la plupart des « jeunes, urbains, diplômés, précaires, autoentrepreneurs, enseignants, infirmiers, ou encore livreurs… ». 

D’autre part, d’après une enquête menée par l’Observatoire des mobilisations sociales (OMS), sur un échantillon de 1 200 manifestants lors des journées du 10 et du 18 septembre : 41 % ont moins de 35 ans ; 62 % vivent dans des zones urbaines ou périurbaines; 37 % sont diplômés de l’enseignement supérieur; 48 % sont des travailleurs précaires ou en situation d’emploi instable. 

Comparaison entre « Nuit debout », les « Gilets jaunes », les mobilisations de 2023 et celles du 10 et du 18 septembre : entre tradition et nouveauté. 

D’abord, les profils sociologiques précédents rappellent davantage ceux du mouvement « Nuit debout » en 2016. C’est une mobilisation mise en place contre la « loi Travail » mais qui exprime aussi la volonté d’une reforme du système. Il s’agit souvent de jeunes adultes politisés, actifs sur les réseaux sociaux, refusant les cadres syndicaux traditionnels.

En matière politique, plus d'un tiers des personnes a participé à une manifestation contre les réformes annoncées du Code du travail. La proportion des enquêtés déclarants avoir déjà été membre d'un parti politique (17%) est même remarquable dans un contexte de désaffection militante.  Ensuite, en 2018, les gilets jaunes se caractérisent généralement par une base plus rurale, une population plus âgée et un taux élevé de personnes non diplômées. De plus, l’ancrage de la mobilisation est initialement à droite, même s’il a évolué. À l’inverse, le mouvement « Bloquons tout » est clairement à gauche dès le départ. En fait, seulement un quart des manifestants en septembre 2025 ont déjà participé aux mobilisations des gilets jaunes. Il ne s’agit donc pas d’un retour ou d’un prolongement, mais d’une nouvelle mobilisation. 

En 2025, à la différence de « Nuit debout », le rôle des syndicats est beaucoup plus effacé. Aujourd’hui, ce sont davantage des collectifs spontanés, des salariés isolés, ou encore des autoentrepreneurs qui y participent. Le refus des structures traditionnelles est important à préciser : aujourd’hui, selon l’OMS, il y a 3 fois moins de salariés syndiqués qu’en 1950.

Des syndicats prudents, voire absents 

Les grands syndicats sont restés en retrait lors des journées du 10 et du 18 septembre. La CGT exprime une certaine « bienveillance » et appelle à la mobilisation, mais se montre prudente : selon son communiqué du 11 septembre, le mouvement aurait été « lancé sans consultation ni coordination avec les forces syndicales traditionnelles ». La CFDT et FO n’ont pas appelé à participer. Elles ont préféré garder leurs distances, laissant les cortèges aux mains de collectifs citoyens. 

Ce retrait marque une rupture nette avec les mobilisations sociales classiques comme celles de 2023 contre la réforme des retraites, où les syndicats et les partis politiques étaient encore en première ligne, très actifs. C’est une profonde crise de représentativité qui s’exprime. Selon une enquête de l’OCDE en 2023, « la confiance élevée ou modérée dans le gouvernement national de la France est de 34 % », ce qui est en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE. 

Cette méfiance n’est pas nouvelle : elle renvoie aussi à la crise des corps intermédiaires  (partis politiques, syndicats…) et à une perte d’influence des syndicats depuis les années 2010, déjà manifestée pendant les gilets jaunes.  Cette crise reflète la perte de confiance, de légitimité et la marginalisation de l’État, donc des institutions et des acteurs collectifs reliés à lui-même. 

En effet, la crise de la représentativité et la rupture entre les gouvernants et les gouvernés pèsent en France. La manifestation reste un moyen de faire entendre les revendications d’une population en colère. 

La manifestation : un corps à corps avec le pouvoir, mais une expression sociale fragilisée. 

La Constitution reconnaît le droit de grève depuis 1946. C’est une conquête historique, mais sa pratique reste encadrée tandis que la méfiance du pouvoir envers les expressions collectives perdure. Mais aujourd’hui, avec des corps intermédiaires affaiblis, manifester devient une tentative de passer outre l'absence de dialogue. 

La rue, lieu historique d’expression populaire, de convergence des luttes et de négociation indirecte ou directe avec l’État, semble perdre sa centralité. La phrase de l’urbaniste Michel de Cerveau résonne ici : « Une rue sans vie n’est pas une rue ». Les revendications portées en septembre sont multiples, mais face à une scène politique divisée, les manifestants peinent à trouver un interlocuteur crédible. 

Une société de plus en plus individualisée : un pouvoir sourd ? Vers une impasse démocratique ? 

Cette manifestation illustre une mutation : l’émergence d’une « société des individus ». Selon le sociologue Danilo Martuccelli, c’est une société avec laquelle les luttes ne passent plus nécessairement par des structures collectives. 

La méfiance envers les élus, notamment envers les partis politiques s’est intensifiée : selon le CEVIPOF, 74 % des Français ne font pas confiance aux formations politiques, et seulement 26 % affirment avoir confiance dans la politique en général.  On retrouve la même tendance au sein des entreprises où des collectifs non syndiqués et autonomes émergent pour porter des revendications internes, tout en contournant les voies traditionnelles. Il est difficile de trouver un porte-parole, car aucun consensus réel ne se dégage entre tous. 

Le pouvoir exprime une hostilité face aux corps intermédiaires. Les réponses face aux manifestations sont rares.  Le président de la République ne s’est pas officiellement exprimé, bien que le gouvernement tente de maintenir un dialogue tout en sanctionnant le « désordre » lors des manifestations. 

La rue en quête d’écoute dans un pays en colère contre le pouvoir 

Les journées du 10 et du 18 septembre ne se résument pas à un rejet du budget. Elles expriment une « fatigue démocratique » et une volonté d’agir hors des institutions. 

Ce n’est pas la première fois que la rue cherche à se faire entendre sans structure claire. Mais cette fois, le mouvement « Bloquons tout » est porté par une nouvelle génération de citoyens politisés, déterminés à remettre en cause un système qu’ils jugent injuste et sourd à leurs demandes. 

Dans un contexte où le pouvoir politique semble imperméable aux contestations, la rue reprend son rôle historique de contre-pouvoir.


Sources :

  1. Qui vient à Nuit Debout ? Paris, Place de la République, avril-juin 2016 : Trois méthodes pour une question, Cairn.Info 

  2. Radio France : France Culture 

  3. Fatigue démocratique : Comment retisser un lien de confiance ? France Culture, le 22 juin 2024 

  4. Le Monde - Fondation Jean-Jaurès / CEVIPOF 



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Par Pôle Presse Lyon 2

À propos de l’auteur de Presse BDE SciencePo-Droit …

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