De l’Europe orientale au Moyen-Orient en passant par l’Asie, les gouvernements multiplient les déclarations belliqueuses et les préparatifs de conflit, tandis que des incidents armés inédits rappellent que la guerre menace de s’étendre.
Au cours des trois derniers mois, une inquiétante accélération des tensions s’est manifestée à l’échelle internationale. De l’Europe orientale au Moyen-Orient en passant par l’Asie, les gouvernements multiplient les déclarations belliqueuses et les préparatifs de conflit, tandis que des incidents armés inédits rappellent que la guerre menace de s’étendre. Les faits sont là : guerre en Ukraine qui s’enlise, conflit éclair entre Israël et Iran, incursions de drones russes en Pologne et en Roumanie, surenchère verbale de Washington, Paris, Pékin… Ces signaux de militarisation accélérée témoignent d’une fuite en avant des puissances dans un contexte de crise profonde. Nous analysons ici ces développements récents avec une grille de lecture marxiste internationaliste, afin d’en dégager les enjeux économiques sous-jacents et d’esquisser des perspectives pour la jeunesse et les travailleurs face à la marche à la guerre.
L’été 2025 a été marqué par une escalade sur plusieurs fronts. En Ukraine, la guerre déclenchée par l’invasion russe de 2022 entre dans sa quatrième année sans réelle issue en vue. Les tentatives de médiation patinent, et l’initiative est à la confrontation. Début septembre, Emmanuel Macron a réuni à Paris une coalition des volontaires composée de 35 pays alliés de l’Ukraine pour préparer , je cite, des « garanties de sécurité » en cas de cessez-le-feu futur. Le président français a annoncé que 26 pays, principalement européens, s’engagent à déployer des troupes ou moyens militaires dans une force de “réassurance” en Ukraine une fois la paix conclue. En clair, les puissances de l’OTAN se tiennent prêtes à occuper militairement l’Ukraine après le conflit, dans un dispositif piloté par Paris et Londres. Cette perspective souligne l’internationalisation accrue de la guerre : le sort de l’Ukraine dépend plus que jamais des grandes puissances, tandis que Moscou désigne désormais ouvertement ces dernières comme cibles.
La Russie a désigné la France comme « son principal adversaire en Europe », selon le général Thierry Burkhard. Paris paye son rôle de premier plan dans le soutien militaire à Kiev. Le Kremlin multiplie les actes hostiles : campagnes de désinformation, cyberattaques, espionnage, et désormais provocations armées directes. Mi-septembre, pour la première fois depuis le début de l’invasion, des drones russes ont violé l’espace aérien de deux pays de l’OTAN. Le 10 septembre, 19 drones russes ont pénétré le ciel polonais, obligeant des chasseurs européens à abattre ces engins. Trois jours plus tard, un drone russe a survolé la Roumanie pendant 50 minutes, pris en chasse par des F-16 roumains et des Eurofighter allemands. Bucarest a dénoncé un acte “inacceptable et irresponsable”, tandis que la diplomatie européenne a alerté sur une escalade imprudente menaçant la sécurité régionale. Ces incidents ont placé l’Est de l’Europe en état d’alerte maximale, les voisins de l’Ukraine redoutant un débordement du conflit.
Parallèlement, le Moyen-Orient a frôlé le brasier. Dans la nuit du 12 au 13 juin, Israël a lancé une offensive surprise contre l’Iran, bombardant des sites liés au programme nucléaire de la République islamique. S’ensuivent douze jours d’affrontements d’une intensité inédite, qui voient l’Iran tirer des missiles sur des villes israéliennes en représailles. L’armée américaine intervient directement aux côtés de Tsahal, frappant des cibles en Iran. Un cessez-le-feu précaire est négocié le 24 juin, après un lourd bilan humain : plus de 1 000 morts en Iran et 28 en Israël. Pour la première fois, un affrontement militaire direct a eu lieu entre Israël et l’Iran. Cet épisode a exacerbé la division du monde en blocs antagonistes, chaque camp se posant en défenseur de la “légalité” contre l’agression supposée de l’autre.
Plutôt que d’apaiser les tensions, les grandes puissances ont multiplié les déclarations offensives cet été, accentuant le risque d’un embrasement global. Aux États-Unis, Donald Trump a opéré un virage spectaculaire vis-à-vis de la Russie : lui qui promettait de « régler le conflit ukrainien en 24 heures » durcit le ton. Le 14 juillet, après avoir reçu le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, il a fixé un ultimatum de 50 jours au Kremlin : sans accord de paix, Washington imposera « des droits de douane de 100 % » sur les exportations russes, tout en soutenant un projet de loi renforçant les sanctions. « Je suis déçu du président Poutine… J’utilise le commerce [...] il est très utile pour régler les guerres », a justifié Trump en brandissant la menace de tarifs punitifs. Cette posture a surpris les alliés européens, déconcertés de voir l’issue du conflit conditionnée à un délai arbitraire. « Cinquante jours, c’est long quand on voit qu’ils tuent des civils chaque jour », a réagi la Haute Représentante de l’UE, Kaja Kallas, tout en saluant la « position ferme » de Trump. Autrement dit, loin de freiner la fuite en avant de Washington, les dirigeants européens les plus atlantistes en redemandent, quitte à pousser Poutine dans ses retranchements.
En parallèle, Trump a annoncé un renforcement de l’armement de Kiev par l’OTAN. Il a mis en place un dispositif où les alliés européens financent les livraisons. L’Allemagne, la Finlande et d’autres membres de l’Alliance achètent ainsi en urgence des armes américaines pour les transférer à l’Ukraine. « Des équipements militaires [...] vont être achetés aux États-Unis [...] et envoyés à l’OTAN, avant d’être rapidement distribués sur le champ de bataille », a-t-il expliqué, soulignant que l’opération ne coûtera rien au contribuable américain. Ce schéma, salué par Mark Rutte, permettra à l’Ukraine de recevoir missiles, munitions et systèmes anti-aériens, les stocks européens étant ensuite reconstitués par des livraisons made in USA. Ainsi, la guerre devient une véritable aubaine pour l’industrie d’armement américaine, poussée à produire en masse tandis que l’Europe finance. Ce réarmement par procuration marque le glissement de l’OTAN vers une économie de guerre intégrée, où la frontière entre arsenal occidental et ukrainien s’efface peu à peu.
La France n’est pas en reste dans cette surenchère belliciste. Tout en affichant son vœu de paix en Ukraine, Emmanuel Macron prépare activement le pays à un conflit de haute intensité. À la veille du 14 Juillet, il a prononcé un discours aux armées au ton résolument martial. Face à « l’aggravation des menaces», il a annoncé +10 milliards d’euros de budget militaire en deux ans, inscrits dans le doublement du budget des armées d’ici 2030. Macron veut aussi élargir les effectifs en mobilisant la jeunesse : « Il faut durcir le modèle d’armée, gagner en masse », a-t-il martelé. S’il écarte pour l’instant le retour de la conscription, il veut intégrer davantage les réservistes et volontaires aux missions militaires. « L’armée de 2030 sera hybride : active et de réserve, aux compétences durcies. La réserve doit être pleinement intégrée sur tout le spectre des missions », avait précisé l’ex-ministre des Armées (et aussi ex-premier ministre !), Sébastien Lecornu. L’objectif : passer de 45 000 à 52 000 réservistes d’ici fin 2026. Ces annonces traduisent une vraie préparation : l’armée française anticipe la possibilité d’envoyer de jeunes Français combattre et mourir sur le front dans un avenir proche.
(Encore plus récemment, ce 1er Octobre, à l’ouverture du Sommet Européen, Emmanuel Macron déclare « nous sommes dans une confrontation avec la Russie ».)
Signe le plus frappant de cette préparation, le gouvernement français a discrètement ordonné de préparer les hôpitaux à la guerre. Comme l’a révélé la presse fin août, le ministère de la Santé a envoyé le 18 juillet une circulaire aux Agences régionales de Santé, demandant aux établissements hospitaliers de se tenir prêts à soigner des milliers de soldats revenant du front d’ici mars 2026. Les détails font froid dans le dos : les hôpitaux français doivent être en capacité de traiter 10 000 à 15 000 militaires blessés dans un délai de 10 à 180 jours. Un tel scénario évoque un conflit majeur impliquant la France elle-même, avec des pertes massives à évacuer. Pour trouver trace d’une anticipation semblable, il faut remonter aux années les plus tendues de la guerre froide et encore, jamais la préparation n’avait été aussi assumée. Le risque d’une guerre de haute intensité n’est plus théorique, il s’impose désormais comme un paramètre central des politiques publiques.
Du côté des puissances non occidentales, le ton s’est durci tout autant. Lors du sommet de Tianjin, Xi Jinping et Vladimir Poutine ont uni leurs voix contre « l’hégémonisme occidental ». Xi a dénoncé la logique des blocs, appelant à une gouvernance mondiale « plus juste et raisonnable », tandis que Poutine a justifié la guerre par « un coup d’État soutenu par l’Occident ». Moscou assume ainsi sa narration d’une guerre contre l’expansion occidentale. L’OCS, qui regroupe près de la moitié de la population mondiale, a réaffirmé à Tianjin son refus de « toute confrontation de blocs » et son attachement à une sécurité en Eurasie. Mais derrière ces appels à la paix se renforce une unité idéologique anti-occidentale. Pékin et Moscou se posent en champions d’un « monde multipolaire » face à des États-Unis accusés de « semer le désordre mondial » par leur unilatéralisme. En réalité, chaque camp désigne l’autre comme agresseur : Washington, Moscou, Pékin, Paris… nul ne veut céder du terrain.
Comment expliquer une telle marche militariste à la fois sur plusieurs continents ? Derrière les nombreuses justifications idéologiques (sauver la démocratie ukrainienne, défendre la souveraineté russe, protéger la sécurité nationale, etc.), un facteur matériel déterminant apparaît : la crise du capitalisme mondial. L'affrontement actuel trouve ses racines dans l’essoufflement économique de longue période que connaissent les grandes puissances. La décennie écoulée a vu le ralentissement de la croissance, la baisse tendancielle des profits et l’explosion de l’endettement public et privé. En 2023-2024, la remontée brutale des taux d’intérêt pour contrer l’inflation a encore fragilisé la dette et les investissements, faisant planer le fantôme d’une récession mondiale. Début 2025, les institutions financières mainstream prévoyaient une croissance anémique autour de 2,5 % et s’inquiétaient d’instabilités bancaires et boursières accrues. Le capitalisme global est à bout de souffle : surcapacités industrielles, stagnation de la productivité, bulles financières et suraccumulation de capital non rentable, tous les ingrédients sont réunis pour une nouvelle crise majeure.
Dès lors, l’économie de guerre offre aux classes dominantes une échappatoire bien connue. En attisant les conflits, les États capitalistes espèrent à la fois souder leur base sociale (prolétaires, paysans, petit-bourgeois, intelligentsia) autour d’un “ennemi” extérieur et relancer l’activité par la production d’armement et la course aux territoires ou ressources. Les situations de guerre permettent de justifier des dépenses publiques colossales en faveur des industriels sans craindre les foudres des marchés. On le voit en France, où, malgré des finances publiques au plus mal, Macron s’apprête à consacrer toujours plus de crédits à la Défense. Les gouvernements justifient l’austérité par le coût de la guerre et de la sécurité. L’année 2025 est marquée par des coupes dans les services publics civils, pendant qu’en parallèle on ouvre des lignes illimitées pour l’armée. À l’échelle mondiale, la tendance est la même : les dépenses militaires ont dépassé 2 240 milliards de dollars en 2024, un record historique, tirées par l’Europe et les États-Unis. Chaque bloc justifie ses achats d’armes par ceux du camp opposé, dans un cercle vicieux profitable aux grands groupes d’armement. Lockheed Martin, Raytheon, Dassault, BAE Systems, Norinco, etc… autant de firmes qui voient leurs carnets de commande remplis pour des années. La chute de la profitabilité trouve ainsi un pansement temporaire : les commandes d’État liées à l’effort de guerre garantissent des profits sans risque, payés par l’impôt ou la dette publique. Il n’est pas anodin que Wall Street comme le CAC 40 aient salué l’augmentation des budgets militaires.
Mais la guerre n’est pas qu’un marché juteux, c’est aussi un moyen pour les puissances de redessiner à leur avantage la carte du monde face à des concurrents. La polarisation en blocs rivaux, l’OTAN contre l’axe sino-russe, élargit chacun à divers alliés, est l’expression politique de cette lutte économique. D’un côté, le bloc occidental cherche à maintenir sa domination sur les marchés mondiaux malgré son déclin relatif, en asphyxiant les challengers. De l’autre, des puissances impérialistes récentes contestent l’ordre établi en s’efforçant de bâtir des circuits alternatifs. Cette polarisation atteint un niveau critique. L’UE a présenté un plan « ReArm » de plus de 800 milliards d’euros pour moderniser ses armées, pendant que la Russie et la Chine se posent en protecteurs des États « souverains » du Sud. Le morcellement du marché mondial en deux sphères d’influence rivales s’accompagne fatalement d’une logique de guerre : chaque camp tente de sortir de la crise en affaiblissant l’autre, que ce soit par des guerres « proxy », des guerres économiques, ou, de plus en plus ouvertement, par la menace d’un affrontement direct.
Il ne s’agit donc pas de “mauvais choix” individuels de tel ou tel dirigeant qu’on pourrait corriger par la diplomatie. Le système capitaliste lui-même produit la guerre, comme issue violente à ses contradictions. La course aux armements actuelle n’est pas une simple folie passagère : c’est la réponse structurelle des classes dirigeantes à la chute de leur taux de profit et l’impasse de la croissance. Plutôt que de laisser la suraccumulation de capital se détruire dans une crise économique “classique”, elles préfèrent canaliser la destruction dans la guerre, qui élimine des concurrents, ouvre des débouchés forcés et permet une restructuration brutale de l’économie. Évidemment, ce calcul cynique ne se soucie guère du coût humain et social inimaginable d’une conflagration moderne, surtout à l’ère nucléaire.
Pour mon camp, celui des communistes internationalistes, l’urgence absolue est de démasquer cette course à la guerre et de construire la résistance de la classe ouvrière, au-delà des frontières. Aucune confiance ne peut être accordée aux gouvernants, qu’ils soient “démocrates” occidentaux ou autocrates eurasiatiques, qui poussent l’humanité vers l’abîme. Ni Poutine, ni Trump, ni Macron, ni Xi, ni Netanyahu, ni Khamenei… aucun n’agit dans l’intérêt des peuples. Tous défendent les intérêts de leur bourgeoisie, de leurs monopoles, quitte à sacrifier des milliers de vies sur l’autel du profit et de la puissance.
Cela implique d’abord de refuser l’union sacrée que l’on cherche à nous imposer, de la gauche social-patriotique de Mélenchon à la droite national-xénophobe de Le Pen et Bardella. Macron et l’état-major préparent l’opinion à accepter les sacrifices au nom de l’unité nationale face à “l'ennemi” russe. Hier comme aujourd’hui, cette rhétorique vise à museler les colères sociales (les salaires, les retraites, le climat…) et détourner la lutte des classes en guerre entre nations. Nos ennemis ne sont pas les peuples russe, chinois ou iranien, victimes de leurs propres classes dirigeantes, mais notre bourgeoisie qui nous exploite et nous envoie se battre pour ses profits. Les travailleurs de Russie n’ont aucun intérêt à mourir pour les capitalistes de Moscou, pas plus que les travailleurs de France n’en ont à mourir pour Total ou Dassault. Notre guerre à nous, c’est la guerre contre nos exploiteurs, pas la guerre entre exploités de différents pays.
Il est nécessaire d’organiser la contre-offensive anti-guerre sur nos lieux d’étude et de travail. Multiplier les assemblées générales, débats et actions directes pour éclairer la réalité de cette militarisation. Il faut exiger la transparence sur les mesures prises localement en vue d’une guerre et dénoncer la propagande belliciste qui imprègne médias et discours officiels. Nous devons tisser des liens avec les mouvements ouvriers internationaux. Cet internationalisme est la seule voie pour contrer la logique des blocs. Les rassemblements de solidarité avec les peuples ukrainien et palestinien sont un début, mais ils doivent converger en un véritable front mondial des travailleurs contre la guerre impérialiste et la bourgeoisie internationale.
(Avec l’arrestation de la Flottille, les mouvements au Maroc, les Dockers à Gênes, l’occasion est rêvée pour pousser les luttes au-delà de nos frontières nationales)
Il convient de préparer dès maintenant des actions de désobéissance et de combat en cas d’escalade. Si demain la France active ses unités de réserve pour un départ au front, appelons à la grève générale contre la mobilisation militaire.
La triste situation mondiale de cet automne 2025 rappelle le mot de Jean Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. »
Opposons à la barbarie capitaliste la solidarité internationaliste, le défaitisme révolutionnaire, la lutte des classes. Paix entre nous, Guerre aux tyrans !