Comment la France et l’Occident continuent-il à s’imposer sur le développement et l’identité d’une population maghrébine désormais libre ?
Il y a bientôt un an, le 30 juillet 2024, Emmanuel Macron reconnaît le plan marocain d’autonomie du Sahara « occidental » comme une solution viable pour la stabilité de la région. Cette affirmation diplomatique enfonce le couteau dans une plaie qui ne s’est pas refermée entre l’Algérie et le Maroc sur la question de l’autonomie du peuple sahraoui. Ce conflit qui oppose les deux puissances maghrébines sur l’autodétermination du peuple sahraoui dure depuis la naissance du Front Polisario en 1973. Plus qu’une lutte armée, il s’agit aussi d’une lutte pour l’affirmation d’une identité sahraouie. Notre article ne se chargera pas de faire l’inventaire du conflit sur le Sahara « occidental » mais il soulèvera la question plus large de l’impact territorial et identitaire des dynamiques entre la France et les populations maghrébines.
L’intervention claire d’Emmanuel Macron dans une lutte qui ne trouve pas de solution viable depuis son commencement révèle la poursuite des intérêts géostratégiques par la France dans cette région. C’est d’ailleurs un des résultats observés par cette déclaration qui n’a fait qu’appauvrir la relation franco-algérienne au profit d’une avancée de la politique marocaine sur la gestion du Sahara « occidental ». Mais si elle ne semble concerner que les deux puissances maghrébines, cette lettre impacte aussi l’intégrité de tout un peuple sahraoui qui continue de réclamer son indépendance selon le droit fondamental des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les intérêts stratégiques français prennent le dessus sur le devoir de maintenir un équilibre régional. Les populations autochtones, un dommage collatéral de cette quête de ressources politiques et matérielles, se verraient contraintes d’accepter la souveraineté du Maroc en échange de l’affirmation de leur identité.
Le néocolonialisme fait aussi sa part de greenwashing et devient plus « vert », agissant pour l’avancée écologique des pays du Maghreb. En créant une dépendance dans leurs investissements, les multinationales entravent un développement durable pour un Maghreb plus vert et sain pour sa population. La coopération stratégique des dirigeants maghrébins à ceux des puissances occidentales permet une croissance unilatérale qui met de côté les ambitions initiales de la transition énergétique. Le cas des accords algéro-italiens pour l’augmentation de 9 millions de m³ du flux de gaz algérien, à partir de 2024, nous montre bien que l’Algérie ne verrait pas d’intérêt à se déplacer vers une quelconque transition écologique car elle est dépendante des activités extractivistes sur son territoire. Les pratiques extractivistes sont donc utilisées dans cette quête à la transition énergétique et elles tirent profit des zones désertiques, mais aussi de la privatisation des terres dont les agriculteurs sont dépossédés pour permettre un plus grand investissement des multinationales. Ainsi, ces accords commerciaux privent les locaux des ressources énergétiques de base au profit d’un modèle de transition énergétique eurocentré qui n’impose pas de compromis énergétique aussi conséquents pour les populations européennes. Par exemple, au Maroc, le projet d’investir plus dans la part des énergies renouvelables, passe par une négligence des besoins en eaux de la population environnante à Ouarzazate pour œuvrer au bon fonctionnement des centrales solaires.
Si cet enracinement néocolonialiste reste aussi prégnant dans les dynamiques sociales, c’est aussi à cause des symboles véhiculés par la pratique de la langue française. En effet, l’apprentissage du français dans les sociétés maghrébines, bien que généralisé, reste un indicateur social fort. Les écoles françaises au Maghreb prennent la forme de ce que Bourdieu qualifiait d’ « instance clef d’attribution sociale », c'est-à -dire qu’elles vont servir à définir des statuts sociaux et renforcer les inégalités au sein de la population. Prenons l’exemple du marché du travail où une différence se crée à l’embauche selon la langue de la formation suivie. Là où les formations en arabe littéraire ou dialectale et en amazigh vont perpétuer la reproduction d’une classe moyenne, les formations en français sont un symbole de réussite sociale. Cet enseignement en français n’est pas uniquement théorique et scolaire, il va permettre de pratiquer des compétences réelles sur le marché de l’emploi, contrairement aux formations en arabe par exemple qui sont dévalorisées ou trop théorique en comparaison à une élite de l’enseignement francophone.
La francophonie s’installe jusque dans les œuvres littéraires et pose un problème dans l’assimilation à sa propre culture. La présence continue du français comme la langue de référence perpétue le phénomène « d’acculturation » défini par Bourdieu comme un processus de renversement de sa culture et d’assimilation du français par-dessus tout. Un débat s’ouvre donc entre deux visions de l’utilisation du français dans la littérature maghrébine. En effet, on pourrait, au premier abord, tout simplement l’étouffer et se réapproprier l’arabe, le dialecte et le tamazight afin de reconquérir son identité. Mais pour d’autres auteurs, tels que l’Algérien Yacine Kateb, afin de rejeter ce pouvoir de la francophonie, il faudrait tout d’abord l’embrasser pleinement. Maîtriser le français c’est pouvoir dire pleinement qu’on ne veut plus d’elle. Pour légitimer sa parole il faudrait s’exprimer avec cette « instance d’attribution sociale » dont nous parlait Bourdieu et donc faire reconnaître sa volonté de rejeter son hégémonie.
Pourtant, il se crée un paradoxe de la francophonie en littérature. La langue n’est pas qu’un outil de définition sociale, elle est la manifestation des mœurs dans une société, elle permet de poser les mots sur ce que l’on peut dire et elle fais taire l’indicible. Lorsque la société doit faire taire ses tabous dans la langue nationale et commune à la population, c’est le rôle des artistes de briser ce silence. Ainsi, le français se présente pour certains écrivains comme une langue libératrice qui permet de trouver les mots sur ce que l’arabe ou le dialecte invisibilise.
Les dynamiques entre la France (et l’Occident) et les pays du Maghreb ne se limitent pas à une seule grille de lecture. Elles s’étendent à plusieurs échelles qu’elles soient internationales, régionales ou plus intimes et propres à chacun. Toutefois il reste important de mettre en lumière les conséquences sur le développement et l’identité de populations qui continuent à être affectées par des dynamiques instaurées durant la colonisation.