Les récentes images de sols ensanglantés observés depuis l'espace glacent le sang de l'opinion public. Comment une telle violence peut-elle occurrer sous les yeux de l'ordre international ? Notre journaliste vous fait le rapport de cette crise aux multiples facteurs.
— Par Jehane Djinadou
« Free Sudan » : le cri des peuples oubliés : ce slogan, devenu omniprésent sur nos réseaux sociaux et dans les manifestations, traduit un sursaut de conscience mondiale. Mais derrière cet hashtag, une question demeure : que se passe-t-il réellement au Soudan ?
Le pays est aujourd’hui déchiré par une guerre brutale opposant l’armée nationale aux Forces de soutien rapide (FSR). Ce conflit, né d’une rivalité entre deux généraux qui contrôlent le pouvoir depuis le coup d’État de 2021, a plongé la population dans un cycle infernal de violences, de bombardements et de terreur.
Considéré comme l’un des États les plus pauvres du monde, le Soudan est désormais ravagé par les combats entre l’armée régulière et les FSR. Le 15 avril 2023, les habitants de Khartoum se sont réveillés sous les détonations d’armes lourdes et le vrombissement des avions de chasse. En plein jeûne du Ramadan, sous une chaleur accablante, des millions de civils ont vu leur quotidien basculer dans le chaos.
Ce conflit, déclenché par les tensions entre les deux factions militaires au pouvoir, a fait vaciller un pays déjà fragilisé par des décennies de guerres civiles et d’instabilité. Selon l’Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled), on dénombrait au moins 700 morts après trois semaines de combats, un chiffre probablement sous-estimé.
Le Soudan traîne les cicatrices de nombreuses guerres internes, du Darfour à la sécession du Soudan du Sud en 2011. Après la chute du dictateur Omar el-Béchir en 2019, renversé par un soulèvement populaire après trente ans de règne autoritaire, l’espoir d’une transition démocratique avait émergé. Mais cet espoir a vite été brisé.
Les deux généraux qui avaient contribué à sa chute, Abdel Fattah al-Burhane et Mohamed Hamdane Daglo, dit « Hemedti », ont fini par s’emparer du pouvoir. Leur alliance de circonstance s’est alors transformée en une lutte acharnée pour le contrôle du pays, replongeant le Soudan dans un désordre sans nom.
D’un côté, Abdel Fattah al-Burhane, chef de l’armée et président de facto du pays, issu de la vallée du Nil et ancien commandant des forces armées au Darfour. De l’autre, Hemedti, le chef des FSR, un ancien marchand de chameaux originaire du Darfour, devenu l’un des hommes les plus riches du pays.
Hemedti a bâti sa fortune à partir des milices Janjaweed, tristement célèbres pour les massacres commis au Darfour dans les années 2000. Ces milices, issues de tribus nomades appauvries, ont ensuite été intégrées aux Forces de soutien rapide. Avec le temps, Hemedti est devenu un homme d’affaires avisé, profitant des circuits du pouvoir, du commerce de l’or et de la guerre au Yémen pour consolider sa puissance.
Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils partagent un passé marqué par la répression, la violence et des violations graves des droits humains comme le rappellent Human Rights Watch et d’autres ONG.
En 2019, Burhane et Hemedti avaient uni leurs forces pour renverser Omar el-Béchir et mettre en place un Conseil de souveraineté censé conduire le pays vers un pouvoir civil. Mais cette transition a été interrompue en octobre 2021, lorsque les deux généraux ont orchestré un nouveau coup d’État, renversant le Premier ministre Abdallah Hamdok.
À partir de là, leur collaboration n’a tenu qu’à un fil. L’un et l’autre convoitaient un contrôle total de l’État et des ressources économiques. Leur désaccord majeur : l’intégration des FSR dans l’armée, exigée dans le cadre du retour à une transition démocratique. Pour Hemedti, cette mesure signifiait la perte de son autonomie ; pour Burhane, c’était une nécessité politique.
Les tensions ont culminé en avril 2023, lorsque les deux camps ont mobilisé troupes et milices autour de Khartoum. Ce fut le début d’un conflit ouvert au profit de la cupidité de deux hommes.
Khartoum et le Darfour sont aujourd’hui au cœur des affrontements. Des quartiers entiers ont été détruits, des marchés incendiés, des hôpitaux bombardés. Les civils, pris entre deux feux, fuient par centaines de milliers. D’après Médecins sans frontières, des dizaines de blessés meurent chaque jour faute de soins, tandis que 70 % des hôpitaux situés dans les zones de combat sont hors service. Les infrastructures s’effondrent, les vivres se raréfient, et les prix explosent. L’ONU alerte sur une catastrophe humanitaire majeure : un tiers des 45 millions d’habitants souffre déjà de la faim.
Les Forces de soutien rapide, accusées de pillages et d’exactions, s’emparent d’immeubles, de commerces et de centres de soins. Les habitants qui restent sont piégés dans des villes assiégées, sans eau, sans électricité, sans sécurité.
Le 6 mars dernier, le gouvernement soudanais a saisi la Cour internationale de justice (CIJ) pour dénoncer l’implication présumée des Émirats arabes unis dans le conflit meurtrier qui ravage le pays. Cette plainte vise à exposer le rôle central que jouerait la riche monarchie du Golfe dans l’alimentation de la guerre au Soudan.
Le Soudan, vaste pays d’Afrique de l’Est, regorge de ressources naturelles : terres agricoles, gaz, or et accès stratégique à la mer Rouge : une route essentielle pour le commerce pétrolier mondial. Il partage également une frontière avec la Libye, où Abou Dhabi est déjà accusé d’avoir soutenu le camp de l’Est contre le gouvernement reconnu par l’ONU à Tripoli.
Ces atouts font du Soudan une zone d’influence convoitée, tant pour des raisons économiques que géopolitiques.Les Émirats, mais aussi l’Égypte, la Turquie, l’Iran et la Russie, sont tous soupçonnés de soutenir l’un ou l’autre camp.
Selon Andreas Krieg, spécialiste du Moyen-Orient au King’s College de Londres, « l’objectif premier des Émirats est d’étendre leur influence politique sur un pays hautement stratégique ».
Les entreprises émiraties, souvent liées à l’État, voient dans le Soudan une porte d’entrée vers l’Afrique subsaharienne et un espace idéal pour investir dans l’agriculture, l’extraction minière et le commerce. Le chercheur soudanais Hamid Khalafallah souligne que les Émirats, confrontés à la rareté de leurs propres ressources naturelles, cherchent à exploiter les terres et les minerais du Soudan pour assurer leur sécurité alimentaire et économique.
De la Libye à la Somalie, un même schéma se répète : les Émirats collaborent avec des groupes armés ou paramilitaires pour sécuriser leurs intérêts économiques sur le continent africain, comme le rappelle le chercheur. Un rapport de l’ONG Swissaid révélait déjà en 2022 que plus de 66 % de l’or africain exporté vers les Émirats l’avait été de manière illégale.
Abou Dhabi est aujourd’hui le principal acheteur d’or soudanais, un secteur largement contrôlé par les FSR, qui en tirent une partie essentielle de leur financement.
Mais réduire les ambitions émiraties à une simple question d’or serait trop réducteur. Pour Federico Donelli, professeur de relations internationales à l’université de Trieste, les Émirats cherchent aussi à freiner l’influence saoudienne dans la région et à endiguer la montée de l’islam politique, perçu comme une menace directe pour leur stabilité intérieure.
Les relations entre le Golfe et le Soudan ne datent pas d’hier. Elles se sont renforcées dès la guerre du Yémen en 2015, lorsque Khartoum a rejoint la coalition menée par l’Arabie saoudite. À cette époque, les troupes soudanaises, dirigées par le général Burhane, combattaient sous la bannière saoudienne, tandis que les milices de Hemedti étaient intégrées aux forces émiraties. Depuis, les divergences entre Ryad et Abou Dhabi se sont accentuées. D’après Federico Donelli, le soutien présumé des Émirats aux FSR s’inscrit dans une logique de rivalité régionale et de contrepoids à l’influence saoudienne.
Cette alliance entre Abou Dhabi et les FSR est également idéologique : les paramilitaires, hostiles aux Frères musulmans, incarnent un rempart contre l’islam politique, honni par les Émirats.
De leur côté, les forces armées soudanaises demeurent proches de l’ancien régime islamiste d’Omar el-Béchir, renversé en 2019.
Les deux camps ont été accusés de crimes de guerre depuis le début du conflit, qui a déjà coûté la vie à des dizaines de milliers de civils et provoqué plus de 12 millions de déplacés.
En janvier, les États-Unis ont publiquement accusé les FSR de génocide, massacres et viols de masse. Deux élus américains ont également affirmé que les Émirats avaient violé leurs engagements en continuant de fournir une aide militaire aux paramilitaires.
Selon plusieurs rapports d’ONG et de diplomates, les FSR recevraient armes et équipements en provenance des Émirats, souvent acheminés via le Tchad, des accusations que le gouvernement d’Abou Dhabi dément fermement. Le général Hemedti, pour sa part, est réputé avoir transféré une grande partie de ses avoirs personnels dans les banques émiraties, ce qui le rend aujourd’hui étroitement dépendant financièrement du pays du Golfe.
En saisissant la CIJ, le Soudan accuse formellement les Émirats de complicité de génocide pour leur soutien présumé aux FSR.
Abou Dhabi dénonce une manœuvre médiatique et affirme vouloir obtenir le rejet pur et simple de la plainte. Si les décisions de la CIJ ont une valeur juridique contraignante, leur application reste symbolique, la Cour ne disposant d’aucun moyen coercitif.
Pour Federico Donelli, cette procédure risque néanmoins de ternir la réputation internationale des Émirats : « En Afrique comme ailleurs, les Émirats arabes unis sont désormais perçus comme un acteur déstabilisateur. Leur puissance économique et diplomatique les protège encore, mais cette image de faiseur de guerre pourrait laisser des traces. »
Le 17 octobre, un jury populaire de New York a reconnu la banque française BNP Paribas coupable de complicité dans les exactions commises par le régime d’Omar el-Béchir. L’établissement aurait organisé, entre la fin des années 1990 et 2009, des transactions financières ayant permis de financer l’armée et les milices Janjawid, tristement célèbres pour leurs crimes au Darfour.
Trois plaignants d’origine soudanaise, aujourd’hui citoyens américains, sont à l’origine de la procédure.
Ils ont relaté les violences qu’ils ont subies : détentions arbitraires, tortures, coups, brûlures de cigarettes, mutilations au couteau, pillages et destructions de leurs biens.
Le jury a reconnu la responsabilité de la banque dans leurs souffrances et leur a attribué 20,75 millions de dollars de dommages et intérêts.
Cette condamnation symbolise la reconnaissance, tardive mais essentielle, du rôle joué par les institutions financières occidentales dans le maintien de régimes autoritaires et dans la perpétuation de leurs crimes.
Ce qui est le plus révoltant dans cette guerre, c’est qu’elle n’est pas seulement un affrontement interne : elle sert aussi des intérêts extérieurs, avides de pouvoir et de ressources. Derrière le chaos, il y a une logique, celle du pillage systématique du Soudan, qui dure depuis des décennies.
Depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, région où se trouvent les principales réserves pétrolières, le pays n’a cessé d’être dépecé au profit d’élites locales corrompues et de puissances étrangères. Sous Omar el-Béchir, le contrôle du pétrole garantissait au régime une immense richesse et un pouvoir d’achat sur le silence des opposants. Aujourd’hui, en 2025, plus d’une décennie après, une question demeure : où est passé l’argent du pétrole ? Comment un pays aussi riche en ressources naturelles peut-il encore figurer parmi les plus pauvres du monde, avec une population en proie à la famine et à la misère ?
Cette situation n’est pas un hasard : elle découle d’un système global d’exploitation, dans lequel les grandes puissances, notamment les États-Unis lors de la séparation du Soudan du Sud, ont joué un rôle déterminant, en redessinant les frontières au nom de leurs propres intérêts énergétiques. Le Soudan, lui, est resté prisonnier d’un cercle infernal de corruption, de dépendance et de violence.
Plus grave encore, certains médias et influenceurs émiratis n’hésitent pas à humilier le Soudan publiquement, en insultant son peuple ou en glorifiant des miliciens connus pour leurs exactions. Voir des vidéos qui se moquent d’un pays en guerre tout en célébrant des bourreaux est d’une cruauté insupportable et cela prouve bien que les acteurs extérieurs savent parfaitement ce qui se passe.
Ce n’est pas de l’ignorance : c’est une complicité morale et politique, dissimulée sous le vernis d’un discours diplomatique. Ce qui se joue au Soudan n’est pas une guerre oubliée, mais une guerre volontairement ignorée. Et tant que le silence international couvrira les cris d’un peuple sacrifié, les vrais responsables continueront d’agir en toute impunité.