DTMF : L'art au service de la politique.

Le nouvel album de Bad Bunny qui semble vouloir rythmer la saison estivale se montre aussi être une arme politique et une ode à l'indépendance.

Presse BDE SciencePo-Droit
3 min ⋅ 09/06/2025

Le 5 janvier 2025, l’artiste portoricain Bad Bunny sortait son 6ᵉ album solo DeBÍ TiRAR MáS FOToS (« j’aurais dû prendre plus de photos »). Cet album marque un nouveau tournant dans sa carrière. Toujours au sommet des charts mondiaux, l’artiste portoricain continue de brouiller les lignes entre musique commerciale et engagement personnel. Plus introspectif, parfois provocateur, ce nouvel opus explore autant les tourments intimes que les blessures collectives.  À travers des morceaux teintés de nostalgie, de colère ou d’ironie, Bad Bunny évoque la complexité du statut politique de Porto Rico vis-à-vis des États-Unis, la gentrification galopante et le sentiment d’un peuple en voie d’effacement. Un album qui ne se contente pas de faire danser, mais qui donne aussi à réfléchir.

Une affirmation de la culture portoricaine

Dans cet album Bad Bunny va utiliser des styles musicaux populaires d’Amérique latine comme la salsa, la bomba, le latin trap ou encore le reggaeton. L’hommage à Porto Rico se poursuit avec l’utilisation de l’argot portoricain dans chaque morceau. Il invite ses fans à voyager sur son île de Porto Rico à travers une valorisation de la culture portoricaine qui se manifeste par le choix de ne collaborer qu’avec des artistes locaux tels que Chuwi ou Los Pleneros de la Cresta. Cet hommage est profondément étudié par l’artiste qui, en plus des chanteurs, collabore aussi avec un historien portoricain grâce auquel il réussit à implanter des textes historiques dans ses clips. 

DTMF est traversé par un mélange d’émotions contradictoires : la nostalgie d’un passé en voie d’extinction, la colère face à l’injustice, mais aussi la joie de créer, d’exister, de résister. Bad Bunny ne se contente pas de dénoncer ; il célèbre aussi la langue, les rythmes, les paysages et les souvenirs de son île. L’album est un sanctuaire de l’histoire porto ricaine, mais aussi un autel qui met à l’honneur le passé de l’auteur et son enfance. 

L’album devient ainsi un espace de résistance artistique. Il refuse l’uniformisation culturelle, il documente, il crie, il danse. Il transforme le récit intime d’une star en chronique sociale et politique. Chaque morceau est une photo qu’il aurait dû prendre, mais qu’il a finalement transformée en chanson.

Un combat décolonial et anti-impérialiste

L’histoire de Porto Rico est intimement liée à la colonisation. Tout d’abord par les Espagnols qui ont pris possession de l'île en 1793. Ces quatre siècles d'administration espagnole ont donné naissance à une culture hispano-américaine. Mais la guerre hispano-américaine de 1898 va permettre aux États-Unis de récupérer l’ile. Porto Rico va donc subir un phénomène de colonisation de la part des États-Unis, avec un effacement progressif de son identité. L’île est un territoire non incorporé des États-Unis, il ne bénéficie ni d'une pleine souveraineté, ni des droits complets d’un État fédéré. 

Dans le morceau Lo que le pasó en Hawaï, Bad Bunny fait un parallèle avec l’histoire d’Hawaï : « Je ne veux pas qu’ils fassent avec toi ce qu’il s’est passé à Hawaï ». Le chanteur exprime sa peur de l’impérialisme et décrit le phénomène de colonisation et d’impérialisme américain vécu par les Hawaïens. L’île ayant perdu une grande partie de sa culture, de sa langue et de son identité, les terres ont été exploitées par les États-Unis pour leurs ressources, tandis que le développement du tourisme a conduit à la gentrification du territoire au profit d’une élite sociale. Le coût de la vie a explosé, au détriment des locaux, qui n’ont eu d’autre choix que de subir ou fuir l’île.  Il craint donc une reproduction de ces schémas à Porto Rico. Dans Lo que le pasó en Hawái, il l’affirme sans détours : « Ils veulent mon quartier et que ma grand-mère parte ». 

Derrière le titre nostalgique, presque intime  « J’aurais dû prendre plus de photos »  se cache un album dense, traversé par les blessures d’un peuple. Le disque est ponctué de références explicites ou voilées à la gentrification de Porto Rico, à l’arrivée des riches investisseurs étrangers (notamment nord-américains), à l’effacement progressif de la culture populaire au profit d’une image vendable de l’île.

Debi Tirar Mas Fotos est le miroir d’une réalité politique, économique et sociale prégnante en Amérique du Sud dominée par un impérialisme américain historique. Cet album est la preuve que l’art est le messager des convictions de son créateur et qu’il existe pour faire réagir. Bad Bunny utilise sa célébrité mondiale pour visibiliser ces combats. Il incarne une génération portoricaine consciente de ses racines, mais consciente aussi d’être à la croisée des influences culturelles, économiques et linguistiques.



Presse BDE SciencePo-Droit

Par Pôle Presse Lyon 2

À propos de l’auteur de Presse BDE SciencePo-Droit …

Étudiants en licences de droit et science politique, Nina Ravasseau et Rami Ghozlane ont joint leurs efforts pour superviser et encadrer la création et le développement de ce journal. Cependant, celui-ci n’aurait jamais pu prendre vie sans la participation de son pôle communication composé de Clélia Salez et Ines Benachour. De plus, le travail des journalistes est le cœur qui continue de faire vivre l’association au sein de l’université.

Les derniers articles publiés